Lécy Créa

Lécy Créa a pris ce nom il y a 5 ans, quand elle a commencé à coudre, pour séparer sa vie privée de sa vie professionnelle quand elle travaillait en maison de retraite. Elle était aide médico-psychologique en unité Alzheimer. Elle a commencé à coudre en parallèle de son travail, ça a pris de l’ampleur et voilà. Au travail on l’appelle Lécy, il n’y a pas d’erreur. Si on l’appelle par son vrai prénom, c’est pas le boulot.

« Au début c’était plutôt autour du spectacle où je pouvais vraiment laisser exploser ma créativité »

 

> Parlez-moi de votre activité

Je me suis mise à coudre il y a cinq ans. Au début c’était à côté de mon travail, et plutôt autour du spectacle où je pouvais vraiment laisser exploser ma créativité. L’univers du spectacle c’était bien surtout pour ce que donnaient les réalisations, le visuel, la couleur des tissus, les matières, les extravagances…

Moi je ne savais pas ce que je voulais faire. En fait, je n’ai jamais vraiment voulu coudre. J’ai juste commencé comme ça à côté de mon travail. On me disait « ah ils sont sympas tes costumes, tu devrais faire une page Facebook ! ». J’ai fait une page Facebook. Une webmaster, qui a trouvé qu’il me manquait un site internet, m’envoie un message me disant qu’elle m’avait créé un site avec tout ce qu’elle avait trouvé sur moi: les interviews que j’avais faites, mes photos sur Facebook, … « Si ça te va tant mieux, sinon tu me dis et je le supprime tout de suite ». Bref, elle m’a fait un site internet, qu’elle a d’ailleurs payé pendant un an. Cela m’a aidé à encore plus de visibilité.

Jusqu’en 2016, j’ai tâtonné. J’ai fait des choses qui allaient un peu dans le spectacle. J’étais partenaire de l’artiste Walter Sôp qui fait des bulles géantes. J’ai fait son costume. J’ai travaillé avec des Miss, fait quelques robes de mariées, des performances créatives pour des concours ou des animations avec tout type de matériaux. Par exemple, pour la route du Rhum, la ville de St Malo m’a demandé de faire une veste en voile de bateau, à l’effigie des coureurs malouins. J’ai fait vraiment plein de choses.

Ensuite j’ai eu mon fils en 2016, et j’ai dû rester alitée le temps de récupérer. Et quand on ne peut rien faire de ses dix doigts, on réfléchit. J’ai alors analysé tout mon parcours, tout ce que j’avais fait, et ajouter dans la balance Sylvie (décoratrice de mariage) qui me disait qu’elle me verrait bien sur les mariages.

« j’ai alors décidé d’orienter mes créations vers le mariage, et en fait ça a très vite pris »

Je montrais surtout des créations pour le spectacle, même si j’en faisais déjà pour du mariage. Mais le fait de ne pas montrer spécifiquement du mariage faisait que les gens n’arrivaient pas à se projeter. Au départ j’avais peur de m’ennuyer avec du blanc et du beige tout le temps, peur d’aller dans du trop classique. Je me disais qu’il y avait assez avec Pronuptia. Et puis en 2016 je me suis dit que Sylvie avait peut-être raison.

Pour les concours, j’ai alors décidé que j’allais plus orienter mes créations vers le mariage, et qu’on verrait bien. En fait ça a très vite pris. Au début, après mon accouchement, j’avais déjà deux mariages, en plus de mes créations personnelles que je réalisais pour des concours. Mon objectif pour l’année suivante était alors de six. Et je m’étais dit qu’il allait quand même me falloir de la chance car pour moi c’était déjà énorme. J’y suis allé vraiment par petites étapes. Et là j’en ai 13 de signés, avec encore des rendez-vous à venir. Et maintenant c’est vrai que je m’épanoui à fond. Dans les robes de mariées, je vais du classique au plus décalé. Avec les plus classiques que j’ai faites, j’ai tellement appris que je me suis éclatée. Je ne vais pas faire une robe juste toute blanche, il y a toujours des petites choses. Sur les prochains projets, il y a plein de petites subtilités : un mariage sur le thème de Tahiti, un autre sur le thème des films où la mariée sera en Alice au pays des merveilles. J’ai des mariées qui veulent être en rouge, d’autres qui veulent être en noir, une pin’up rockabilly, une eflique, une Charleston…

J’essaie de trouver le juste milieu entre la robe de mariée classique et le costume très thématique. Il faut que la robe soit une vraie robe de mariée, tout en ayant cette spécificité qui va avec la personnalité de la mariée.

 

> Avez-vous une anecdote intéressante, vécue dans votre activité, à nous raconter ?

Il y a la robe Charleston, qui est là. La mariée a la trentaine, deux enfants, et fait environ du 40-42. Elle était complexée et ne voulait surtout pas montrer ses jambes. Elle se mariait sur un thème Al Capone, les années 20. La silhouette était donc une coupe droite. C’était très bon pour elle, car il n’y avait pas de taille marquée. Et comme elle n’aimait pas ses jambes, il y avait une partie longue avec des très grandes bandes de franges. Je lui ai dit « à un moment, quand les invités auront un peu bu, ils ne regarderont plus vos jambes, vous pourrez alors enlever la longueur et être plus à l’aise en court. » Elle a trouvé ça parfait. On part comme ça, je lui fais sa robe de mariée.

« La mariée ne s’était jamais senti aussi belle et mince de sa vie, elle a vraiment oublié ses complexes »

Elle est quand même allée voir en boutique ce qu’on lui proposait, par curiosité. On lui a proposé la robe traditionnelle, avec le corset, le cône en bas. Ça n’avait rien des années 20, mais on lui avait dit qu’il fallait juste accessoiriser. Elle n’aimait pas la silhouette que cette robe lui faisait, et en plus elle n’était pas dans son thème de mariage. Bref, elle a eu ma robe.

Après son mariage, j’ai reçu un message. Elle me disait que j’avais sauvé son mariage. Elle le ressentait vraiment comme ça parce qu’elle ne s’était jamais senti aussi belle et mince de sa vie. Puis j’ai reçu les photos du mariage : elle était radieuse sur toutes les photos et elle n’a jamais porté la version longue. En fait elle a tellement accepté son corps, qu’elle est restée en robe de mariée courte tout le temps. Le fait de travailler une robe vraiment dans sa morphologie a permis qu’elle se trouve belle dans sa robe de mariée. C’était magnifique parce qu’elle a vraiment oublié ses complexes.

 

> Comment en êtes-vous arrivé là ? Quel a été votre parcours ?

Avant, je travaillais dans le soin en unité Alzheimer, un travail pas très glamour. Comme j’ai besoin d’un équilibre dans ma vie, j’avais besoin de glamour à côté. J’ai donc été modèle pour photographe, en photos de nu ou de lingerie. Je voulais faire de jolies choses artistiques. Puis un jour j’ai voulu me rhabiller, mais pas en jean ou en T-shirt. Je voulais laisser la place à la créativité. C’est là que j’ai commencé à créer des costumes pour moi, pour les séances photo. J’ai créé des univers et je me suis éclatée à faire ça. On a alors commencé à me dire de faire un page Facebook, un site web. C’était en 2012. Ensuite mon contrat à la maison de retraite s’est terminé, et je me suis dit : « puisque j’ai le chômage, je vais profiter de ce parachute pour aller au bout de l’aventure, on verra bien ce que ça donne ».

« j’avais besoin de glamour »

J’ai participé à des défilés, cherché des concours. J’en ai trouvé un à Montpellier, encore en catégorie amateur. Même si j’avais intégré une scop, j’étais quand même considérée comme amatrice car je n’avais pas de diplôme en couture. La scop me permettait d’avoir un siret, sésame pour avoir l’autorisation de faire des défilés et permettre d’être couverte par les assurances. Ce n’était pas spécialement pour pouvoir travailler, mais pour pouvoir présenter ce que je faisais.

A Montpellier j’ai gagné le 1er prix avec une bigouden punk. Je suis rentré en Bretagne victorieuse. A Saint Malo, les Ramoneurs de Menhir étaient en concert juste en face de ma résidence artistique, et ils m’ont invité à refaire le défilé sur scène.

J’ai participé à un concours sur des robes en matériaux recyclés à Nancy, à la Fashion Night Couture de l’Ile de Ré, à des défilés à Paris dans des conventions Japanimation. C’est une époque où j’ai vraiment fait plein de choses. J’adorais les concours parce que ça permettait vraiment de se situer. C’était juste pour le fun.

 » j’avais l’impression que mon projet filait devant moi et que je courrais derrière »

L’ambition d’en vivre est très récente en fait. Au début c’était une aventure. Il y en a qui peaufinent et planifient leur projet, moi j’avais l’impression que mon projet filait devant moi et que je courrais derrière. Il y a beaucoup de défilés qui sont venu d’eux-mêmes. Le musée de Baud me demande d’exposer ma robe bretonne: « géniale ! » L’année d’après ils me disent qu’il en mettrait bien une deuxième: « ouais, géniale ! » Ça vient de se terminer la semaine dernière, et je viens d’apprendre que celui qui me remplace dans la vitrine c’est Jean-Paul Gauthier. C’est ma petite fierté, Jean-Paul Gauthier qui passe après moi.

Ce ne sont vraiment que des concours de circonstances qui s’enchainent. Et à chaque fois, je me dis que j’ai été trop loin pour reprendre ma vie « normale » et qu’il faut peut-être essayer d’aller plus loin. Et là petit à petit on se dit que ça pourrait devenir un vrai métier. Puis finalement je commence à gagner de l’argent, et les commandes deviennent encore plus importantes. Aujourd’hui je suis en train de réaliser que ça peut devenir un métier. Comme je n’ai que 33 ans, j’ai encore au moins 30 ans avant la retraite. Donc ce n’est pas un métier, mais une carrière en fait qu’il faut que je me bâtisse. C’est ce que je suis en train de comprendre.

 

> Jusqu’à maintenant c’était donc un peu au jour le jour, mais désormais est-ce que vous avez des projets ?

Début 2017 j’ai obtenu ce local par la ville, avec un an de bail, pour voir. Et puis seulement six mois après, j’ai commencé à voir à long terme. J’ai demandé au maire de voir plutôt pour un bail de cinq ans minimum. Quand je me suis installée ici, le maire m’a dit que le bâtiment n’avait jamais été en aussi belle harmonie qu’avec mon projet de robes de mariée. Alors que lui-même en tant que photographe avait déjà été dans ces murs. En plus c’est juste à côté d’une église. Les gens s’arrêtent lors des mariages, des baptêmes, et mêmes lors des enterrements. Ils viennent voir, se renseignent.

« le maire m’a dit que le bâtiment n’avait jamais été en aussi belle harmonie qu’avec mon projet de robes de mariée »

 

 

 

> Quels obstacles avez-vous dû surmonter pour en arriver là aujourd’hui ?

L’argent, car c’est le nerf de la guerre. Pour l’instant, on vit sur le salaire de mon homme. Au début de cette aventure, quand il n’était pas là, j’étais retourné vivre chez mes parents. Même quand tu as quelqu’un qui peut payer et qui te laisse vivre ton rêve, la difficulté est alors l’obstacle psychologique de le laisser payer. On en serait malade de devoir arrêter, et en même temps on en est malade de voir qu’il paie tout. Psychologiquement, ce n’est donc pas toujours facile.

S’il le fait c’est vraiment parce qu’il y croit lui aussi. En gros on a deux ans pour percer, le temps des droits au chômage. Sauf que deux ans pour percer, c’est dur, surtout dans ce milieu. Ce n’est pas comme une coiffeuse qui s’installe et trouve sa clientèle plus facilement, qui peut voir de mois en mois comment son chiffre d’affaire évolue. Nous, ce sont des clients uniques qui ne reviennent pas tous les mois, et il faut attendre l’année suivante pour voir comment ça évolue, ça prend beaucoup plus de temps. Heureusement qu’il y a un bon soutient tout autour. J’ai souvent pensé à retourner à la maison de retraite, même si je n’en ai aucune envie en fait. Mais là-bas j’avais mes horaires, mon salaire fixe qui tombait à la fin du mois, et pas l’inquiétude de savoir si je vais avoir des commandes.

Pour moi, ça a été juste ça l’obstacle. Mais honnêtement, je suis consciente de la chance que j’ai. Je m’en sors super bien. J’ai un homme qui est prêt à payer les charges du foyer. On a la famille qui est derrière. J’ai la belle famille qui s’occupe du petit, mon beau père qui a fait les panneaux pour trouver le local, les nanas qui viennent défiler pour moi. Tous les gens qui m’ont tendu la main d’une manière ou d’une autre. J’ai conscience qu’il y a des gens qui vont en école de stylisme, pour faire carrière, et il ne leur arrive rien. Moi je n’ai rien fait, et il m’arrive plein de trucs. J’ai conscience que c’est dégueulasse pour plein de monde.

« dans une autre vie, j’ai dû être couturière »

 

> Comment expliquez-vous ce succès, cette chance ?

Je me dis que dans une autre vie, j’ai dû être couturière. Une couturière qui a dû commencer son parcours, puis mourir trop tôt sans avoir le temps de le finir. Je pense que j’ai appris dans une autre vie, parce que justement c’est un talent. Je n’ai jamais appris à coudre. Après, je suis comme tout le monde et ce n’est pas parce qu’on n’a pas appris qu’on n’apprend jamais. Je regarde, j’observe : la télé, des dvd, des livres. Pour un corset par exemple, en fermant les yeux j’arrivais à voir les formes, les aplats. C’est vraiment un don.

On me dit souvent que j’ai du mal à accepter les compliments. Mais pour moi, si j’y arrive alors que je n’ai pas appris, c’est que tout le monde peut le faire. Je n’ai pas l’impression d’avoir quelque chose d’exceptionnel. Je me dis que si j’ai réussi c’est que c’est à la portée de tout le monde. J’ai une copine qui a fait plusieurs années d’étude de stylisme, et qui me dit : « t’imagine même pas. Les années d’études qu’on a faites pour en arriver là. Franchement tu peux être méga fière de toi, c’est énorme ce que t’arrive à faire sans avoir été une seule fois à l’école pour ça ». Merci, alors je vais être fière. Et d’ailleurs cette fille maintenant travaille en maison de retraite comme infirmière, on a inversé nos boulots.

Alors soit je suis un créateur qui s’est réincarné, soit c’est que je dois finir un truc que j’ai commencé dans une autre vie. Et je devais d’ailleurs connaître Sylvie dans cette autre vie, on devait déjà être potes. On doit finir un truc peut-être…

 

« On a toujours peur d’arrêter et de se dire qu’on a peut-être arrêté à une marche du succès »

> Avez-vous une clé, une recette personnelle, pour surmonter les difficultés ?

Quand je vois le chemin parcouru, je me dis que ce serait vraiment trop bête d’arrêter maintenant. On ne sait pas combien de marches a notre escalier, vers l’objectif qu’on veut atteindre. Tu montes, tu montes, mais tu ne sais pas où tu en es sur tes marches. Et quand tu vois déjà tout ce que tu as monté, avec tous les efforts que ça a demandé, tu n’as pas vraiment envie de redescendre. Et puis qui sait, si ça se trouve la marche d’après est peut-être la bonne. On a toujours peur d’arrêter et de se dire qu’on a peut-être arrêté à une marche du succès.

Quand j’en ai marre, que je n’en peux plus, je regarde tout ce qu’on a dû sacrifier pour en arriver là. Tout l’argent investit alors qu’on aurait pu faire autre chose. Toutes les fois où on s’est serré la ceinture, où ça a été difficile pour les factures. Du temps où on était moins avec les enfants… C’est toutes ces choses-là que tu vois, et alors tu te dis : «  si on a fait tout ça pour retourner à la maison de retraite, non ! On doit continuer encore un peu, si ça se trouve ce n’est pas loin. » On espère toujours que c’est la dernière marche.

Aujourd’hui je pense que j’arrive à un palier. Peut-être juste un palier de repos, avec encore d’autres marches derrière, mais là déjà c’est pas mal…

 

> Quelle serait cette dernière marche pour vous ?

Oh, pour moi il y en a encore plein de marches. Là je suis sur un palier, histoire de souffler un peu. Je vois que j’ai 13 commandes pour 2018, ça commence à bien tourner. J’en ai aussi pour 2019. Mon nom commence à être connu, les gens viennent de toute la Bretagne. Je me dis qu’il y a quand même un résultat. Je vais avoir plus d’un mariage par mois au final. Donc pour une créatrice je pense que c’est déjà pas mal.

Au départ, je pensais que 12 ou 13 robes par an c’était mon maximum. Mais maintenant je suis en train de voir si je peux en faire plus pour l’année prochaine.

« Ce n’est pas un métier que je me construis, c’est une carrière »

J’ai plein d’autres marches. Ce n’est pas un métier que je me construis, c’est une carrière. Ce que je voudrais, c’est que mon nom soit une référence. Être connue et vraiment reconnue, en tant que créatrice de robes de mariée en Bretagne. J’ai 30 ans pour y arriver.

 

> Combien de temps de travail faut-il pour créer une robe de mariée ?

En général, je les échelonne sur un mois, voire un mois et demi. J’en fais plusieurs sur le même mois. Je travaille toujours sur deux ou trois robes en même temps. Je ne suis pas fan de couture, mais je kiffe créer, donner vie à quelque chose. La couture n’est qu’un des outils pour y arriver. J’ai toujours des projets un peu différents en même temps. Et puis je n’ai pas le choix car il faut que j’avance tous les projets au fur et à mesure, sans trop les finir pour pourvoir ajuster au dernier moment la robe à la mariée. En ce moment, je dois être à cinq robes en même temps, mais toutes à des niveaux d’avancement différents.

 

« en maison de retraite, ils me répétaient presque tous : profite, profite de ta vie ! »

> Parlez-moi d’une expérience qui vous a marquée dans votre vie

C’était à la maison de retraite où j’ai travaillé pendant cinq ans en unité Alzheimer, avec des gens qui ont entre 80 à 105 ans. J’avais un moment privilégié car je leur donnais la douche. Je passais une demi-heure seule à seule avec les résidents. Donc on pouvait avoir des conversations intimes. Il y en a qui adoraient savoir où j’en étais dans ma vie amoureuse, ils avaient ainsi une fenêtre sur l’extérieur. J’ai eu une prise de conscience en voyant qu’ils me répétaient presque tous : « profite, profite de ta vie, parce qu’on ne se rend pas compte de la vitesse à laquelle elle passe ».

Et puis il y avait une dame qui venait d’être amputée de ses deux jambes, et c’est elle qui m’a le plus donné le déclic. On parlait de ma vie, de ce que je faisais à côté comme les photos. Elle m’a dit : « tu as bien raison de profiter. Moi je me suis privée de plein de chose, soit parce que ça ne se faisait pas, soit à cause du qu’en dira-t-on. Par rapport à tel ami, à tel copain, à tel famille. Et puis tu te rends compte avec les années qui passent que ces amis-là passent aussi. Pas forcément parce qu’on ne s’entend plus, mais il y a des déménagements, des choses de la vie… Et finalement tu t’es privé pour ces amis qui un, deux ou trois ans après ne font plus parti de ta vie. Aujourd’hui tu vois j’ai 92 ans, je suis en maison de retraite, je ne connais personne, ils sont tous morts. Et là je me retourne et je vois tout ce à quoi j’ai renoncé. »

Alors je me suis dit : « ben ouais en fait, je m’en fous de l’avis des gens ». Peut-être que cette personne que j’ai peur de décevoir, dans un an elle ne fera plus parti de ma vie, et que je serai dégoûtée finalement d’avoir calqué ma vie pour lui faire plaisir. Du coup j’ai appris à vivre pour moi. Et c’est comme ça que je me suis éclatée en fait.

Maintenant j’ai un rêve, et bien je vais au bout. S’il n’aboutit pas, au moins j’aurai essayé et je n’aurai pas de regret. Et ce que pensent les gens, je m’en fous.

Les photos par exemple, ce n’était pas très bien perçu. C’est pour ça qu’il y avait deux noms à la base. Pour que je puisse faire mes photos de nu et de lingerie peinarde. J’ai créé cette séparation parce que je ne voulais pas qu’on me voit. Et puis maintenant, avec mon parcours, ça m’est plus facile à assumer devant tout le monde. Avant, il y avait des personnes pour lesquelles j’avais plus envie de le cacher, maintenant je m’en fous. N’importe qui peut m’en parler, je suis très heureuse d’avoir fait ces photos. Et je pense que toutes les femmes devraient le faire, parce que ça aide à être bien dans son corps. On se voit très différemment quand on se voit nue en photo, comparé à nue en vrai dans un miroir. Bizarrement on ne voit plus son corps de la même manière. Ça aide à assumer et à trouver tous les points positifs. Et finalement c’est génial puisque c’est ce qui m’a amené là où j’en suis aujourd’hui.

« J’ai commencé à vivre en me foutant du regard des autres, à faire ce dont j’ai envie, à vivre mes rêves »

Toute ma vie a basculé d’un coup en fait, à 29 ans. Avant j’avais plus une vie de merde : en maison de retraite avec des conditions de travail pas terribles, retournée vivre chez mes parents, mère célibataire, pas de relation sérieuse depuis 10 ans. J’avais la poisse: j’avais en tout explosé 13 voitures. En fait je finissais les voitures. Je n’avais que des vieilles bagnoles et je les finissais. Un jour un magnétiseur m’a dit « tant que tu parleras de la poisse, que t’as la poisse, que t’as pas de chance…que tu te concentres sur le négatif, tu n’auras que du négatif, tu verras. »

Après ça, quand je rentrais tous les soirs j’écrivais dans un cahier ce qui m’était arrivé de bon dans la journée. Petit à petit c’est devenu un automatisme et maintenant j’arrive plus à voir la vie comme ça naturellement.

J’ai commencé la création. J’ai commencé à vivre en me foutant du regard des autres, à faire ce dont j’avais envie, à vivre mes rêves.

Et bien toute ma vie a changé. En 2014, j’ai eu 30 ans, j’ai gagné le concours avec la bigouden punk, j’ai vraiment commencé à avoir des prix. J’étais dans le journal, j’ai eu plus de 80 articles de presse depuis 2014. J’ai un homme super. On a eu un bébé. Je suis installée. Tout a changé complètement.

 

> Parlez-moi de ce qui vous motive, de ce qui vous passionne dans la vie

Rêver. Moi j’ai envie que ma vie soit un film, un rêve. Ça ne fait pas du tout mature de dire ça (rires).

Avant, quand j’étais aide médico-psychologique, je sortais avec les résidents, je créais des animations. J’essayais en fait de rendre leur séjour un peu plus gai.

Maintenant je créé des robes de mariée. Avant je « soignais » l’âme vers la fin de vie, maintenant je « soigne » au début, au moment du mariage. Par exemple avec les complexes de certaines femmes. J’essaie de les faire rêver.

Quand je fais un costume pour un artiste comme Walter Sôp, et que je vois tous ces enfants qui le regardent émerveillés, je vis le bonheur par procuration.  Quand j’ai en plus entendu qu’il était au théâtre Bobino à Paris, c’était magique.

« J’ai envie que la mariée rêve, qu’elle ait des étoiles dans les yeux »

C’est pareil avec les robes de mariée, j’ai envie qu’elles retiennent vraiment l’attention, qu’on ne les oublie pas. Et qu’ainsi on n’oublie pas non plus la mariée. J’ai envie que la mariée rêve, qu’elle ait des étoiles dans les yeux.

Moi-même j’ai envie d’avoir des étoiles dans les yeux tout le temps, alors j’ai envie que ce soit pour tout le monde pareil. Tout tourne autour du rêve en fait. J’ai envie d’être dans une vie de rêve, de m’extasier devant plein de choses. Il ne tient qu’à nous  que notre vie soit comme dans un film et de vivre comme on aimerait rêver.

Je le fais pour moi, je le fais pour les autres. Essayer de se faire rêver les uns les autres.

 

> Quelles sont vos occupations favorites en dehors de votre activité ?

Vu que c’est mon occupation favorite qui est devenue mon métier, je peux dire que quand je ne fais rien, je ne fais rien (rires). Je joue à Candy Crush, ça me fait décompresser, un truc de dingue ! Comme on est concentré sur les couleurs, on ne pense à rien. Avant je ne voulais pas entendre parler de Candy Crush, et un jour ma fille me l’a téléchargé sur mon téléphone. Et puis j’ai joué.

« Je suis passionnée de cabaret et de cirque »

Autrement j’aimerais bien aller voir les cabarets. Je suis passionnée de cabaret et de cirque. Des paillettes partout. Je reste très artistique quand même.

Parce qu’en fait je n’ai pas une très grande vie sociale en ce moment. Depuis que j’ai commencé cette aventure, bizarrement la vie sociale tourne autour du professionnel. Les défilés sont prétextes à vie sociale. Un repas qui n’est pas autour du boulot, c’est plus rare.

Exemples : on est parti quatre jours à Paris pour aller chercher du tissu, on s’est fait le Moulin Rouge en même temps. On est parti à l’île de Ré, c’était cool on était en vacances. Sauf qu’on avait un défilé pendant. A la base on est parti pour le défilé, on en a profité pour greffer des jours de vacances. On a participé à un concours à Nancy, on a greffé quelques jours en Allemagne. On adore voyager. Mais aussi parce que ça ouvre les yeux sur plein de choses et ouvre l’inspiration. Quand je ne couds pas, je cherche le rêve ailleurs, dans les cabarets, dans les voyages.

 

> Que feriez-vous dans la vie si vous si vous n’aviez aucune contrainte d’argent ?

Je serais danseuse de cabaret, au Crazy Horse. Pas que si j’avais de l’argent, aussi si j’étais souple et bien gaulée. J’aurais rêvé d’être une danseuse de cabaret.

« J’aurais rêvé d’être une danseuse de cabaret »

 

> Quelles sont les qualités que vous préférez chez une personne ?

Qu’elle soit vraie. C’est le premier truc quand on parle avec quelqu’un. On voit tout de suite s’il y a comme un masque qui n’est pas naturel. Et là je bloque. Je n’arrive pas à me forcer avec les gens. C’est le cas par exemple avec les commerciaux, du coup je suis aussi une super mauvaise commerciale. C’est bien mon problème.

J’aime bien les gens qui bougent. Regarde Sylvie, elle bouge. Pour moi Sylvie c’est la meilleure décoratrice de Bretagne. De toutes celles que je connais et que j’ai pu voir, je trouve que Sylvie a un niveau supérieur aux autres. Ce n’est peut-être que mon point de vu de fan, mais je trouve qu’elle a sa touche qui est plus raffiné.

 

> Qu’est-ce que vous détestez par-dessus tout chez une personne ?

Qu’elle soit fausse, hypocrite. Celui qui va te lécher le cul par devant et qui par derrière t’en met plein la gueule. Parce que dans ce milieu-là, c’est fréquent. Tu participes à des événements et puis t’apprends après tous les non-dits.

 

« J’essaie d’exaucer les rêves en faisant croire que c’est le plus magique possible »

> Avez-vous des modèles, quels sont vos héros dans la vie réelle ?

Jean-Paul Gauthier, si on considère qu’il est de la vie réelle. Parce que la vie réelle c’est déjà une vie rêvée pour moi. On me compare souvent à la marraine de Cendrillon avec sa baguette magique. Comme je suis autodidacte, quand je créé on a l’impression que c’est comme si j’avais une baguette magique.

Par exemple avec les trois dernières clientes qui, voyant mes propositions par rapport à ce qu’elles m’avaient demandé, m’ont toutes dit que c’était exactement ce qu’elles avaient en tête. Elles avaient l’impression que je les avais scannées, que je les avais regardées au rayon X. Qu’il y avait tout ce qu’elles voulaient dans les moindres détails.

J’essaie d’exaucer les rêves en faisant croire que c’est le plus magique possible.

Oui, celui qui me fait rêver, c’est Jean-Paul Gauthier. Honnêtement, je ne connaissais pas les créateurs il n’y a encore pas très longtemps. Mais avec les allers-retours à Paris, j’en ai profité pour voir leurs collections. Et à l’expo de Jean-Paul Gauthier, il y beaucoup de mes créations que j’aurais pu mettre dans ses vitrines. Certe pas au même niveau de travail mais dans le visuel. Avec des codes qui ressemblent à ceux de Gauthier. Et quand je regarde son parcours, comment il a commencé… Quand il était petit il faisait des soutiens-gorges en cône de papier pour son nounours. En fait je me suis aperçu que nos parcours étaient très similaires. C’est un autodidacte, il a commencé à créer comme ça en prenant deux ou trois trucs. Et petit à petit ça a pris de l’ampleur. C’est quelque chose que je respecte beaucoup chez les gens. Les plus grands créateurs dans ce monde sont finalement des autodidactes.

 

> Si vous pouviez avoir un don, un pouvoir surnaturel, que choisiriez-vous ?

La téléportation. J’aimerais juste pouvoir me téléporter comme ça en claquant des doigts. Quel soulagement ce serait. On fait tellement de route… Ma fille habite à 80kms. Jusqu’à l’année dernière pour aller la chercher, je faisais des semaines à 600kms, sans les défilés. Maintenant c’est un week-end sur deux. Mais il faut emmener le petit chez les beaux-parents à 20min de la maison, qui est à 20min de l’atelier, ça fait 40min. J’aimerai juste claquer des doigts et être là où je veux. Ce serait vachement pratique quand même.

 

« être heureux c’est ne manquer de rien »

> Quelle est votre définition du bonheur ?

Pour moi, être heureux c’est ne manquer de rien. Pas forcément d’avoir en plus, mais de ne pas avoir en moins. Ne pas manquer d’amour, de nourriture. Quand tu ne manques de rien, tu es bien en fait. Après le reste, c’est du superflu. Si demain du ne peux pas remplir ton frigo tu ne peux pas dire que t’es super heureux. Tu ne peux pas être heureux si tu n’as pas de câlins, d’affection. Tout le monde a besoin de câlins et d’affection.

 

> Quel est pour vous le sens de la vie, ou plus simplement qu’est-ce qui est le plus important pour vous dans la vie ?

Le sens de la vie elle-même, aucune idée. Ça ne sert pas à grand-chose. On est là pour détruire une planète apparemment. Après mon rôle à moi sur la Terre, c’est de rendre les gens heureux, de les faire rêver. Mais étonnamment ce n’est que dans mon boulot. Je deviens flemmarde à la maison. Dans ma vie privée, c’est lui qui essaie de me faire rêver sur les petits quotidiens, et moi j’ai besoin de faire rêver quand c’est les vacances et que c’est à mon tour de payer. Car les bénéfices de l’entreprise servent pour l’instant à payer les bonheurs supplémentaires. Le summum c’est quand on arrivera à se faire une semaine dans les îles. Là on sera sur un bon palier.

« mon rôle à moi sur la Terre, c’est de rendre les gens heureux, de les faire rêver »

 

> Si la réincarnation existe, en quoi aimeriez-vous être réincarnée ?

Un pigeon pour chier sur les passants (rires). Il faut équilibrer entre les différentes vies. Une vie à faire rêver, la vie d’après…

Ou bien je serais tenancière d’une maison close à Amsterdam. Comme ça je pourrais faire de jolis soutiens-gorges. Je suis fasciné depuis toujours par les maisons closes. C’est comme avec les cabarets, ça reste aussi sensuel. Il y a des femmes qui ne le font pas par choix, mais je me dis que quitte à le faire, autant que ce soit dans de meilleures conditions. Les maisons closes, c’était vachement bien. J’adore le quartier rouge d’Amsterdam. C’est comme une vitrine avec plein de poupées Barbie. On dirait le supermarché à Noël. Je rêverais d’y aller et de revenir à l’élégance des maisons closes d’avant, avec une très belle lingerie. A cette époque, c’était les hommes les plus fortunés qui y allaient, qui recherchaient des femmes bien habillées. En fait je veux aider ces femmes à se sentir bien et fières, même si elles vendent leur corps.

 

« Je n’aime pas les vies trop lisses. J’aime ce qui est sexy. J’aime le sensuel. »

> Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire ?

Tu as bien travaillé. Vas-y, retournes-y.

Oh non, le paradis… Déjà rien que l’idée de Dieu en face de moi, tout ce qui est pur, bien propre. Ah non ! On ne peut pas fumer, on ne peut pas se soûler, pas de sexe non plus, ah non, non ! (rires).

Devant Dieu je serais capable de dire : « renvoie-moi ».

Je n’aime pas les vies trop lisses, je n’aime pas les robes de mariées super classiques. J’aime ce qui est sexy. J’aime le sensuel. J’ai envie que le jour du mariage, le mec redécouvre sa femme. Que la robe le titille un peu. Une petite fente au niveau des jambes, un peu de dentelle… Qu’il se dise « ohlà quand je vais la déshabiller… je vais lui faire sa fête ».

Je suis la styliste de mariage la plus classe du monde (rires). C’est pour ça que les clients viennent.


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Le site web de Lécy Créa: http://www.lecy-crea.com/

Alors, à qui le tour ?